Récemment, nous avons été amené à réfléchir sur ce bon vieux Shitao, peintre chinois et philosophe à ses heures, avec comme pseudo de rappeur "Moine Citrouille-Amère".
Forcément à l'époque on l'a ramenait moins quand lui se ramenait.
Voici donc un texte, petite pensée pour lui.
Et aussi sur Merce Cunningham, qui lui faisait du hip-hop.
(Je ne saurais que trop vous conseiller de vérifier par vous-même ce qu'ils ont VRAIMENT fait, parce moi je raconte la moitié du temps des bêtises, hé!)
***
Percevoir
une peinture chinoise peut sembler facile, tant la simplicité des
traits et des sujets peuvent paraître frivole...
Mais
il n'en est rien : la peinture chinoise est quelque chose
d'infiniment complexe qui nécessite un regard clair et une patience
qui permettra de la voir dans son ensemble le plus complet.
L'Art,
et l'Art moderne encore plus, s'est de plus en plus rapproché de
cette attitude, semblant si aisé à comprendre, si aisé à faire
et/ou à reproduire (ce qui a alors valu à certaines œuvres de
Picasso de jolis commentaires comme mon enfant de 6 ans fait la
même chose). Mais pourtant,
portant paradoxalement dans sa simplicité une intelligence profonde
et une exécution maîtrisé, l'Art moderne ressemble à l'Art
asiatique.
Shitao
est ici celui qui nous intéresse : sa pratique se démarquant
déjà des canons de peinture de son époque, il a théorisé son
trait, parlant alors de l'Unique Trait du Pinceau,
acte à la fois spirituel et ultime, mêlant l'oeil, la main, le
pinceau, l'encre et le papier en une seule entité.
Mais
avant de voir Shitao, nous sommes confrontés à un problème :
une perception différente de celle du peintre chinois.
La
perception est la sélection de ce que choisit nos sens à ce qui
sera utile à nos actions. Pour Bergson, le fait que l'être
humain, pour se mettre en action, doit obligatoirement passer par sa
perception est un appauvrissement ;
l'Art
annule cet appauvrissement, en proposant de retrouver une
perception non soumise à une telle nécessité :
« Retrouver toute l'intensité d'une perception
affranchie de toutes les nécessités pratiques de la Vie »
telle est donc la vocation première de l'Art.
Ainsi,
les Artistes sont des
gens qui détachent leur perception de leur faculté d'agir, et, on
pourrait dire, s'arrêtent pour vraiment
percevoir les choses, voir cette chose comme ce qu'elle est en
elle-même, plutôt que de la classer trop vite dans une catégorie
qui nous sera pratique (Une
chaise = s'asseoir).
« Et
il réalisera ainsi la plus haute ambition de l'Art, qui est de nous
révéler la Nature. »
in
La Perception, un choix de textes philosophiques ;
texte de Bertrand Vieillard
« L'Art ne reproduit pas le
visible ; il rend visible. »
Paul
Klee.
Ce
qui nous révèle aussi la Nature et qui est aussi simple que
Shitao, et qui renouvelle aussi notre approche d'un médium codé, ce
sont les chorégraphies de Merce Cunningham.
Merce
Cunnigham se situe dans une époque plus moderne, une époque presque
contemporaine ; il décide de faire revenir son Art à une danse
plus instinctive, un retour aux énergies anciennes et naturelles (un
concept entrepris et développé avec Martha Graham et la modern
dance). Regarder Cunningham danser sans une vision tronquée des
nécessités et de la terrible efficacité de nos Sociétés
actuelles, c'est être d'abord abasourdi. Mais prendre le temps de
comprendre son intention, c'est mettre un pied dans l'Aléatoire, un
mode de construction chorégraphique cher à Cunningham et qui permet
l'Improvisation. Car Aléatoire et Improvisation sont des choses très
maîtrisés, qui nécessitent une préparation aux mouvements et un
apprentissage de tout ces mouvements et danses (Cunningham inventera
un entraînement spécifique pour accomplir ses danses, permettant
l'adaptation).
Un
mouvement de pied est tenu, mis en valeur par l'arrêt au dessus du
sol ;
le
corps est tordu, mais avec souplesse, permettant des mouvements
droits et fluides, avec une rigueur d'arts martiaux asiatiques, mais
néanmoins avec une sensibilité d'arts.
C'est
la connaissance complète du corps, la façon de l'éprouver à la
technique pour le déployer dans l'artistique qui rapproche Cunnigham
de Shitao, pouvant être ainsi un successeur spirituel de la pensée
asiatique des arts, à une époque (moderne) où l'Occident s'inspire
de l'Orient, et l'Orient s'intéresse à l'Occident.
Cunningham
préparait ses danses avec un entraînement spécifique, Shitao
préparait ses peintures en mouillant d'abord le papier ; c'est
Shitao, qui s'imposant des contraintes (ne pas poser le poignet sur
la feuille, par exemple), amène la maîtrise de l'encre, la
connaissance technique de l'appendice main et pinceau, et qui,
dans une respiration (prenant pleine part dans le processus) trace le
papier, le noir et le blanc servant de vide et de plein.
Ainsi
on peut relier Shitao et Cunningham, changeant leur perception et
nous révélant la nôtre. Des milliers d'années les séparant
n'empêche pas aux Artistes d'avoir une profondeur similaire ayant le
Corps et sa Connaissance comme vecteur commun, transmettant leur
message, simple mais enrichissant, grâce à leurs mouvements qui
s'inscrivent soit sur du papier, soi à travers une chorégraphie.
 |
| Shitao
Dix mille points méchants
(1685), encre sur papier (25,6 × 225cm) ; Suzhou
Museum (?) |
Texte
: Bertrand Vieillard
Design
graphique : Michel Fernandez
Coordination
: Marie-José Rodriguez